Comme si le temps…de la rue de Pierre Granche

Espace-culturel-Georges-Emile-Lapalme_Place-des-arts_MontrealUne œuvre captivante située en plein cœur de la ville de Montréal à la Place des Arts à l’espace culturel George-Émile Lapalme mérite une attention particulière. Sculptée en 1992 par Pierre Granche, professeur au département d’histoire de l’art à l’Université de Montréal, elle est disposée sur un demi-cercle et faite complètement en aluminium. Cette sculpture mélange l’art, l’architecture et l’urbanisme, mais aussi différentes périodes et différents styles qui rendent l’interprétation de cette œuvre complexe. De façon modeste, nous tenterons d’en saisir les principales clés d’interprétation en divisant le tout en deux grandes lignes directrices temporelles.

Le temps mythique

Certains critiques perçoivent de la mythologie grecque et analysent les figures de Seth comme étant des figures cariatides. Au-delà du fait que ces figures portent une longue robe qui rappelle les statues grecques qui soutiennent l’Érechthéion, il n’y a aucune corrélation avec cette mythologie. Un autre aspect qui pourrait associer cette sculpture à une matière grecque serait la forme de l’œuvre qui est semi-circulaire et qui rappelle le théâtre grec. Outres ces éléments, il n’y a rien qui fasse appel à une explication de cet ordre et qui tirerait des conclusions d’après la mythologie grecque. La mythologie égyptienne seulement y est inscrite et c’est à travers ses symboles qu’il est possible de puiser des conclusions significatives.

La mythologie égyptienne

Tout d’abord, il y a un dieu égyptien qui est personnifié quatre fois. Sa représentation tétrarchique (un système de gouvernement comportant quatre tétrarques) met en scène les quatre éléments qui composent l’univers et qui expriment ces lois. Héraclite fut l’un des premiers philosophes, sinon le premier, à mettre en œuvre une idée qui a depuis fait son chemin tout au long des siècles de réflexion philosophique: que le langage doit être utilisé d’une manière symbolique et qu’il existe une certaine analogie entre la structure de l’Univers et la structure des formes linguistiques. Cet univers, par la loi de la matière, est régi essentiellement par l’élément éternellement changeant: le Feu. Dans cet ordre d’idée, Seth, dieu des déserts, des tempêtes, de la violence, du désordre et des étrangers (en référence au multiculturalisme et /ou à la représentation des invasion européenne en Amérique) est synonyme par sa symbolique au changement. Dieu rouge au profil humain, il démontre une personnalité ambivalente, subjective, capricieuse, jalouse, ambitieuse et manipulatrice. Non seulement représentant d’une antiquité égyptienne, il est le troisième enfant d’Adam et Ève, conçu après le meurtre d’Abel par Caïn dans le christianisme. Tout compte fait, y a-t-il lieu de concevoir une allégorie de l’histoire de Montréal? Possiblement, puisqu’à l’intérieur du judaïsme, Seth est un ancêtre de Noé, sauveur de l’humanité. De plus, ce nom signifie chez les rabbins, fondation, qui trouve tout son sens lorsque nous regardons l’œuvre de Granche qui nous montre Montréal, cette ville en construction continue, mais surtout en changement perpétuel.

Six Sphinx

Le sphinx, gardien des temples. De manière générale, ces figures mythiques qui font office de protection des temples sont orientés pour regarder vers l’extérieur afin de protéger les lieux mythiques. Par contre, Granche place six sphinx en bordure de son œuvre qui font face à l’intérieur. Ce qui peut laisser croire que notre sculpteur, spécialiste de l’histoire de l’art, aurait peut-être commis une erreur…Faux! puisque tout l’œuvre prend son sens avec la position non conventionnelle de ces sphinx. En regardant vers l’intérieur, ces créatures mi-homme, mi-animal tente d’assurer la protection afin de protéger des perdition qui proviennent de l’intérieur de la ville. La représentation des sphinx avec des panaches, qui ressemblent plutôt à des racines, fait référence à une « mythologie québécoise » pour utiliser un terme plus poétique, sinon au folklore québécois et ainsi fait la jonction entre deux mondes parallèles.
Au nombre de six, en numérologie égyptienne, ils représentent l’imperfection ou l’anti-perfection, le péché, le Mal selon la Bible. Dans un autre ordre d’idées, ce nombre est aussi celui de l’épreuve, du travail et de la servitude dans la loi hébraïque, qui ordonnait de travailler pendant six jours, d’ensemencer la terre pendant six ans et qu’un esclave serve son maître pendant six ans. Clin d’œil à la présence du sphinx puisque c’est le chiffre de l’homme-animal, c’est-à-dire l’homme « avec la queue », encore au prise avec ses passions. Ce nombre est le voile du sixième sens qui aspire à la perfection, l’amour, l’harmonie, donc l’art, mais aussi à l’idéalisme. Nombre parfait pour représenter le protectorat de cette ville qui se définit entre autres par sa production artistique.

Les temps modernes

Hybridation des representations

La représentation de Seth, figure classique de la mythologie égyptienne, n’est pas anodine sur le plan contemporain. Cette sculpture voit le jour en 1992, c’est-à-dire en pleine crise politique. Suite à l’échec de l’Accord du Lac Meech en 1987, on réitère le projet de réforme constitutionnelle avec l’Accord de Charlottetown en 1992 qui sera aussi un échec. Le Québec n’a donc jamais signé la constitution canadienne, l’insatisfaction s’accroît chez les citoyens et le sentiment souverainiste atteint son apogée. La société québécoise, et montréalaise, demandent un changement de statut et veulent être reconnues. Ces revendications deviennent une source d’inquiétude pour la paix civique.

De manière plus concrète, il y a une grue, représentation du monde contemporain et industriel qui soutient le titre de l’œuvre qui lui aussi est en construction. Comme si le temps…de la rue. Un titre à compléter par l’observateur et qui lui aussi devient sujet à une interprétation…subjective.
Malgré sa complexité, l’ouvrage conserve une cohésion sémantique même si au premier coup d’œil elle semble déiforme, voire plutôt paradoxale. On y découvre une sémantique de la nature avec les racines suspendues et les panaches qui ressemblent à des branches ou des rhizomes qui rappellent des racines. Un espace fut aussi aménagé pour l’eau (un autre des quatre éléments), représentation du fleuve St-Laurent. Du haut de l’esplanade, on voit le plan des rues de Montréal, une représentation cartographique, un parcours où surgit des figures mythiques autant protectrices que destructrices dans un rapport disproportionné avec l’architecture de Montréal.

Évidemment, nous pourrions discourir encore longtemps sur cet œuvre riche en symboles mythiques, historiques et artistiques. Cet article fait office d’ébauche à une analyse plus concise. Dans ce cas, je serai complaisante en laissant place à l’imagination, au merveilleux et au mystérieux qui émergent lors d’une première rencontre avec cette œuvre.

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