L’hospitalité selon Derrida lecteur de Lévinas

Nous sommes témoin au quotidien de l’hospitalité. Ce concept se présente de différente manière, mais à la base, il se rattache à un engagement, à une responsabilité. Derrida, en tant que lecteur de Lévinas, aborde l’hospitalité dans ses ouvrages et interprètera sa philosophie. L’hospitalité est un concept important pour Derrida puisqu’il fut lui-même sujet de ce phénomène lorsqu’il enseigna et vécut à l’étranger. En premier lieu, nous aborderons l’accueil comme mouvement d’ouverture vers l’Autre et tout ce dont cette ouverture comporte en elle-même. Ensuite, en tant qu’étranger, Derrida dû utiliser une langue qui n’était pas la sienne, c’est pourquoi nous verrons l’influence de la langue c’est-à-dire la possibilité du langage ainsi que la barrière qu’elle crée. Malgré le langage qui peut devenir une forme de fermeture, il y a tout de même dans l’hospitalité un engagement et une responsabilité qui se traduit dans la loi de l’accusatif qui sera élaborée. De plus, nous distinguerons la présence d’un tiers qui est l’apparition de la justice, cette justice qui débute avec le parjure. Comme il y a parjure, il y a le pardon qui s’y loge et qui peu prendre la forme du refuge. Ce refuge qui peut prendre plusieurs sens si nous pensons au geste de Derrida envers Blanchot lorsqu’il cita tout le texte de celui-ci pour ainsi le faire passer dans la maison Galilée.  Enfin, nous discernerons la dimension éthique de l’hospitalité et la préséance de la paix. Après avoir vu tous ces éléments, nous pourrons conclure que la littérature est un accueil en soi et une réponse. Le but sera de démontrer que la littérature est cette réponse, ce « oui » pré-originaire qui fait événement et qui donne lieu à l’hospitalité.

 

Accueil comme hospitalité

            L’hospitalité est un mouvement d’ouverture vers l’Autre, un mouvement infini. Derrida souligne dans son ouvrage dédié à Lévinas[1] que l’hospitalité, le mot et non le concept, contient en lui-même « accueil » et « attention ». Déjà, nous sommes confrontés à des oppositions. Le terme « attention » peut être l’attention que nous portons à l’étranger qui survient en lui offrant notre convivialité, mais peut aussi être une mise en garde. Nous y reviendrons plus loin.  Il est important de mentionner d’emblée que Lévinas utilise à peine le terme « hospitalité », mais plutôt l’accueil qui est un « quasi-synonyme » de l’hospitalité.  Derrida met beaucoup d’ampleur sur l’accueil du visage comme étant un élément central de l’hospitalité sans toutefois s’y réduire : « Le visage toujours se donne à un accueil et l’accueil accueille seulement un visage, ce visage qui devrait être notre thème aujourd’hui, mais dont nous savons pourtant, à lire Lévinas, qu’il doit se dérober à toute thématisation. »[2] L’hospitalité est d’abord l’accueil du visage et cet accueil du visage est une réponse à l’autre. Un « oui » dans un mouvement infini vers l’autre qui s’engage. L’engagement dans cette ouverture, avant même que la parole s’entende, c’est ce « oui » archi-originaire qui n’est pas verbalisé puisqu’il n’y a pas « de premier oui, le oui est déjà est une réponse. »[3] Il y a en ce moment même[4] une aporie infinie, car « il faut commencer par répondre. Il n’y aurait dont pas, au commencement, de premier mot. »[5] C’est cette réponse sans réponse qui est la promesse d’une réponse que nous désignons  comme l’accueil.

Derrida interprète le concept recevoir chez Lévinas comme un synonyme de « l’accueil ». Ce re-cevoir prévoit en lui-même la possibilité du re-tour. La présence du spectre dans l’hospitalité, cette promesse de recevoir à nouveau et à jamais qui hante celui qui accueille. Cette promesse est un gage, un engagement qui devient responsabilité. À ce stade, l’accueil devient otage, car « dans l’assignation de la responsabilité, l’élection de l’otage semble non seulement plus « originaire » mais violente, en vérité traumatisante, plus que ne le laissait sentir, peut-être, le lexique parfois apaisant de l’accueil et de l’hospitalité de l’hôte »[6]. Voilà la raison de la mise en garde, voici le danger. Tout comme Lévinas, Derrida voit ainsi la possibilité de l’hospitalité où il est impossible de recevoir, « où l’accueil accueille au-delà de lui-même, doit en vérité accueillir toujours plus qu’il ne peut accueillir »[7]. Cet accueil se situe sur un seuil comme le nomme Derrida qui fait allusion à la figure de « la porte » chez Lévinas. C’est dans ce seuil que figure l’ouverture puisque l’intentionnalité s’y trouve. Une autre aporie se trouve dans l’ouverture de cette porte sur autrui. Elle peut être intentionnelle, mais aussi sans intention, car l’hostilité est aussi synonyme d’hospitalité dans son rapport avec l’autre par cette absence d’intentionnalité.

Toujours dans le mouvement primaire de l’accueil, il y a un mouvement de rupture, Derrida le nomme « l’accueil du séparé »[8]. L’aporie de l’hospitalité subsiste, car on reçoit l’autre où l’on ne peut pas le recevoir et que dès l’accueil, il y a séparation. En effet, l’accueil serait impensable sans cette interruption qui survient dès l’origine à l’emplacement même où le « oui », cet engagement, cette réponse, sans en être une à la fois, fait face. Il fait face au visage qu’il accueille avec ou sans intentionnalité. Cette interruption amène une autre dimension au concept de l’hospitalité qui sera expliquée plus loin.

Somme faite, nous pouvons voir la littérature comme étant cette hôte qui reçoit le lecteur qui s’ouvre à l’autre. Nous pouvons voir cette image dans celle du livre, la couverture pourrait être cette « porte » qui déclenche le seuil. Ce seuil déstabilisant et mouvant qui nous met en danger. La littérature est aussi archi-originaire, car avant même que le lecteur lit le texte, le texte a répondu, a pris l’engagement de répondre et de le recevoir. De plus, la littérature promet ce re-tour, elle promet de recevoir à nouveau.

 

La dimension féminine dans l’hospitalité

L’accueil est donc possible où il est impossible, c’est-à-dire qu’il faut accueillir dans le lieu de l’intimité le plus profond. Lévinas associe ce lieu intime à la demeure et par extension au féminin. Par contre, Derrida considère la « demeure » plutôt comme une modalité de l’accueil qui traduit la possibilité du langage par le langage silencieux, et non comme étant le centre ou le lieu possible de l’accueil. En effet, le je-tu du langage silencieux décrit une entente verbale, mais qui est non-verbal, puisque cette entente vient avant le langage dans le langage silencieux : « Ça commence par s’interrompe, la parole ne se fait entendre d’abord que par un « moment » d’absolu silence. »[9] Un peu à la façon de la loi non écrite qui apparait dans le concept de la justice qui précède celui de la loi. Nous élaborerons ce concept de la justice dans l’hospitalité.

Nous l’avons déjà vu, l’accueil suppose l’intimité, car nous accueillons l’autre dans notre intérieur, la « demeure » pour Lévinas, mais Derrida l’appellera « l’intimité du chez-soi » puisqu’il s’oppose à Lévinas sur ce concept. Comment l’hôte peut-il recevoir en des lieux qui ne lui appartiennent pas, il ne reçoit pas dans sa demeure, cette demeure n’est qu’un lieu de passage autant pour celui qui reçoit que pour celui qui est reçu: « La frontière ne sépare pas deux espaces anonymes, deus terres d’exil, le chez-soi n’étant jamais qu’un lieu de passage pour l’arrivant, aussi bien que pour le propriétaire, lequel croit posséder ce qui, en vérité, ne lui appartient pas, ce dont il n’est pas l’hôte.»[10]

Donc, nous parlerons d’intimité dans ce cas. Cette intimité représente la figure féminine par l’humanisme de l’hospitalité qui définit cette « altérité féminine ». L’humanisme dans son langage humain est une femme, mais Derrida ne le pense pas dans la différence des sexes. Il perçoit l’accueil comme « origine anarchique de l’éthique, appartient à la dimension de féminité  et non à la présence empirique d’un être humain de sexe féminin »[11].

 Suivant ce principe qu’il y a accueil avant l’accueil, tout comme ce « oui » pré-originaire, il y a l’accueil pré-originaire. Donc, il y aurait un lieu de l’accueil avant l’accueil, de l’accueil avant l’éthique : « L’accueil absolu, absolument originaire, voire pré-originel, l’accueillir par excellence est féminin, il a lieu dans un lieu non appropriable, dans une « intériorité » ouverte dont le maître ou le propriétaire reçoit l’hospitalité qu’ensuite il voudrait donner ».[12] Mais Lévinas va beaucoup plus loin, car il associe la femme, cet accueil originel avant l’éthique comme si celle-ci n’y avait pas accès. Encore une fois, Derrida ne croit pas l’accueil dans la différence sexuelle, car c’est ainsi construire des catégories. Il refuse de se laisser berner par le système d’opposition construit par l’homme, c’est-à-dire qui n’est pas naturel et qui lui rappelle la « phénoménologie de l’Éros » qui détermine le féminin par le masculin[13]. De ce fait, Derrida reproche à Lévinas de ne pas faire de distinction entre l’amour et l’hospitalité. Pour Derrida, l’amour est l’une des composantes de l’hospitalité qui s’y joint et se disjoint.

Alors, la littérature est cette « altérité féminine ». La dimension féminine de l’accueil est un idéal de l’hospitalité et non la dimension sexuelle. La littérature n’a pas de sexe, mais elle est au féminin. En effet, nous l’appelons « la » littérature. Encore une fois, la littérature se situe dans cet accueil avant l’accueil avant la présence de l’éthique, elle est archi-originaire et représente l’idéal de l’hospitalité.

 

La loi de l’accusatif dans l’accueil

L’accueil de l’autre est une ouverture infinie à l’autre. Cette première ouverture se fait dans le « oui » pré-originaire, dont il était question précédemment, qui est dit sans être prononcé verbalement qui est antérieure au « dire » et ce « dire » « ne se réduit pas au dit » nécessairement[14]. De ce fait,  nous voilà engagé puisque nous avons formulé dans le « dit » la « promesse d’une réponse »[15]. Lors de cet engagement, nous devenons responsable de l’autre peu importe si cette décision est passive ou inconsciente. Cette décision peut venir de l’autre comme le mentionne Derrida dans ses notes dans son ouvrage sur Lévinas, Adieu à Emmanuel Lévinas dans une discussion du décisionnisme  de Schmitt, que plus souvent qu’autrement c’est une « décision de l’autre » et qu’elle revienne « toujours à l’autre, de l’autre, fût-ce de l’autre en moi? »[16] Ce qui en revient au fait de l’hôte qui devient otage, mais il serait injuste, mais surtout infidèle de le placer ainsi, car Derrida voit en l’hôte l’otage et en l’otage l’hôte puisqu’ils sont consubstantiels.

Effectivement, celui qui accueille que nous appelons communément l’hôte est aussi otage. Contrairement à ce que nous pouvons penser, ils ne peuvent pas exister l’un sans l’autre tout comme l’hospitalité est impossible si l’une de ces deux figures est  absente. Ils sont impensables sans la présence de l’un qui donne la raison d’être de l’autre. Dans leur essence, ils ne sont pas si opposés puisque l’hôte devient otage lorsqu’il accueil à même ce « oui » pré-originaire inconsciemment ou passivement. Il est alors « mis en cause » puisqu’il est interpellé et il a une responsabilité en choisissant de répondre ou de rester silencieux. Par contre, même si celui qui reçoit décide de garder le silence, il répond et devient « responsable de l’autre-qui te rend responsable. Qui t’aura obligée. [17]» En somme, l’élection de l’otage est aussi originaire que l’accueil et dès cette élection il y a engagement et une dette[18]. Elle est tout originaire que l’engagement puisque cette « dette avant l’emprunt, et avant l’engagement, responsabilité sans liberté, traumatisme, obsession, persécution, irréductibilité du sacrifice, etc., autrement dit la loi de l’accusatif dans l’accueil »[19]. Claude Lévesque dans son essai Deux lecture d’Emmanuel Lévinas paraphrase la pensée de Derrida sur cette dette de manière assez explicite lorsqu’il dit que c’est « la vulnérabilité de l’autre, l’infini qui l’habite provoquent en moi, à mon insu et contre mon gré, une responsabilité illimitée à son égard, contractant ainsi d’ores et déjà envers lui  une dette incommensurable »[20].

La responsabilité qui se lit dans le silence est aussi une « parole donnée » parce qu’il donne la parole, « il est le don de la parole » et « cette non-réponse conditionne ma responsabilité, là où je suis seul à devoir répondre »[21]. Ce qui nous amène à penser que l’engagement suppose alors la possibilité de la trahison, donc de la possibilité du parjure dans l’hospitalité.

La littérature s’engage avant tout que ce soit de manière passive ou inconsciente. Elle répond sans savoir quelle répond et devient responsable de celui qui s’y adonne. Il aura obligé. Alors qui fait l’œuvre? La littérature prend la pleine responsabilité et signe sans aucune signature, car elle est l’origine et l’absolu qui accueille inconditionnellement. Elle est « dite », donc antérieur au dire et à l’action, car elle vient avant l’action. Elle est engagée, déjà obligée avant de s’engager.

 

Le pardon dans l’hospitalité ou la ville refuge

            S’il y a présence du parjure[22], la possibilité du pardon devient possible à son tour, et comme la possibilité du parjure est présente dans l’accueil originaire, le pardon est aussi originaire et inconscient, puisque le pardon est possible là où il apparaît impossible. Le parjure survient par le « rejet de l’autre, la guerre apparaît dans un espace marqué par l’épiphanie du visage, là où « le sujet est un hôte » -et « un otage », là où, responsable, traumatisé, obsédée, persécutée, la subjectivité intentionnelle, la conscience-de offre d’abord l’hospitalité qu’elle est »[23].

La promesse de l’engagement, l’engagement d’une ouverture à l’autre devient la responsabilité de celui qui accueille. Il promet d’être fidèle, fidèle à cet engagement qu’il a promis de façon passive ou inconsciente avant même l’accueil du visage. C’est exactement « cette fidélité qui rend infidèle, c’est le respect de la conscience- de comme hospitalité »[24].  Cette infidélité est un parjure qui rend possible le pardon.

Le pardon dans l’hospitalité trouve la forme du refuge. Dans cet accueil qui serait plus qu’un accueil, donc qui deviendrai un refuge que Derrida appelle « l’hospitalité de la Thora » et « qui serait plus encore qu’un refuge »[25]. Derrida associe la Thora de Lévinas comme un lieu, c’est-à-dire Jérusalem, la ville entre la guerre et la paix où il y a la promesse. Cette ville qui devient le refuge comme l’accueillant est un hôte et un otage de son propre refuge. Nous sommes toujours dans les limites des oppositions où ces oppositions n’existent pas, mais se complètent. Derrida cite Lévinas quant « à la noble leçon de la ville-refuge de son indulgence et de son pardon » mais qu’elle « reste équivoque au regard de la Thora, car celle-ci « demande plus de Jérusalem, elle exige plus en Jérusalem »[26]. C’est à ce stade que le concept de justice s’installe, car elle débute avec le parjure.

Dans cet accueil inconditionnel se trouve le pardon inconscient qui pardonne avant même qu’il ait à pardonner et qu’il ne sait pas qu’il pardonne. La littérature pardonne avant la trahison qu’il lui sera fait, avant de savoir qu’il y aura même trahison. Le pardon peut aussi se voir prendre l’apparence du refuge comme il en fut mention. La littérature donnerait refuge à l’autre, à l’intérieur d’elle-même, par exemple, par la citation. Elle offre un asile aux rejetés ou bien elle s’ouvre en acceptant la parole de l’autre dans sa différence, de cette manière, elle le fait de façon intentionnelle, donc pouvons-nous réellement parler d’hospitalité au sens où l’entend Derrida?

 

Le tiers qui représente la justice

La justice débute donc avec le parjure par « le surgissement inéluctable du tiers, et avec lui de la justice, signe un premier parjure »[27]. Le tiers n’est pas nécessairement l’autre et il est autre que le prochain tout en étant ce prochain. Cette définition abstraite du tiers est en fait la définition de la justice qui est en rapport avec l’autre et qui apparait dans sa relation à l’autre. Donc, ce « oui archi-originaire » qui est destiné à l’autre, ainsi que sa réponse qui suit, amène une question. Cette « Question » est le tiers qui intervient, qui interrompe la relation à l’autre. Il survient lorsqu’on ne l’attend pas, il n’est pas pressenti. Son apparition inattendue vient briser l’accueil en devenant le témoin de cet accueil. Alors, le tiers pourra témoigner de l’accueil, c’est-à dire de l’hospitalité, et la rendre concrète.

Derrida souligne l’importance du « Discours en tant que justice »[28] qui est mentionné dans l’ouvrage Totalité et infini de Lévinas. Tout ce qui vient avant la justice n’a besoin d’aucune parole verbale, rien n’est entendu tout est supposé dans le langage humain qui n’a pas besoin de la langue. Toujours selon Lévinas, l’accueil passe par la langue « le langage est hospitalité », mais Derrida voit l’hospitalité inconditionnelle avant le langage. Alors est-ce que le langage met des limites ou pourrait corrompe? De ce fait, le tiers serait le texte, autrement dit la littérature qui vient interrompe le langage humain, qui interrompe l’hospitalité inconditionnelle tout en créant la possibilité que celle-ci soit possible : « Il n’y aurait pas de langage sans cette responsabilité (éthique) mais il n’est jamais sûr que le langage se rende à la responsabilité qui  le rend possible (à son essence simplement probable) : il peut toujours la trahir et tendre à l’enfermer dans le même. Il faut que cette liberté de trahir lui soit laissée pour qu’il puisse se rendre à son essence qui est l’éthique. »[29]

Tout compte fait, il y a la littérature, le texte et le lecteur. La littérature est originaire, la réponse avant la réponse, l’inconditionnel qui préexiste avant la langue, donc avant le texte. Le lecteur est celui que la littérature accueillera et qui fera de la littérature son otage en plus de son hôte. Le texte est le tiers qui surgit avec l’apparition de la langue et par extension de la justice. Il vient interrompe l’accueil absolu et inconditionnel de la littérature. Le texte devient le témoin de cet événement et sans le texte ce que nous nommons ici l’événement ne pourrait pas avoir lieu au niveau que nous pouvons le concevoir. La littérature comme hospitalité nous serait inconnue, sans pour autant être inexistante

 

La dimension éthique

            La présence du tiers est une protection contre la violence faite par l’éthique, « car l’absence du tiers menacerait de violence la pureté de l’éthique dans l’immédiateté absolue du face-à-face avec l’unique »[30]. L’hospitalité inconditionnelle, sans oublier que « la loi inconditionnelle de l’hospitalité a besoin des lois, elle les requiert »[31], celle qui se situe  avant l’éthique est donc une hospitalité qui va au-delà de l’idée  de l’accueil. De plus, l’hospitalité est « coextensive à l’éthique même mais où il peut sembler que certains, […] placent la loi de l’hospitalité au-dessus d’une morale ou d’une certaine éthique »[32]. Voici la paix éthique qui est à l’origine. Derrida et Lévinas se distingue de la pensée kantienne en présupposant une paix originaire. L’éthique du face-à-face risque d’être injuste s’il n’y avait pas le tiers qui est présent pour témoigner. Ce « oui » à l’autre implique la venue de la question comme justice. La réponse doit insinuer la question en elle-même, donc la justice, pour qu’il y ait éthique, cela implique que l’autre demande.

La lecture initie à l’éthique, car elle « produit » l’autre et sa demande. La lecture s’approprie le texte et il devient otage : « Ta lecture n’est donc  plus une simple lecture déchiffrant le sens de ce qui se trouve déjà dans le texte, elle a une initiative (éthique) sans limite. Elle s’oblige librement depuis le texte de l’Autre dont on dirait abusivement aujourd’hui qu’elle le produit ou qu’elle invente. »[33] En somme, la lecture « produit » ou « invente » la littérature en accueillant le texte, en y répondant dans sa lecture singulière et interprétative. La lecture fait violence au texte, car elle répond de lui, s’engage à lui et le trahi.

La littérature est un accueil et une réponse. Ce « oui » pré-originaire qui fait événement et qui donne lieu à l’hospitalité. La littérature est l’hospitalité inconditionnelle qui se situe au-delà de l’éthique et qui accueil cet autre avant même l’apparition de cet autre. Depuis la lecture que Derrida fait de l’ouvrage de Lévinas, il s’approprie le texte et l’interprète. Il le trahie. Derrida fait preuve d’hospitalité envers Lévinas. Effectivement, la fidélité rend infidèle et ainsi débute le parjure : « In order to be faithful to Levinas’s teaching he must betray it. »[34] En somme, l’accueil, cette ouverture vers l’autre, à l’autre qui possède cette « altérité féminine » dans son « archi-origine » est responsable et s’engage à l’autre, vers l’autre et pour l’autre. Derrida pense cet accueil en tant qu’hospitalité inconditionnelle comme la littérature le fait. Par la littérature, il y a la justice qui naît suite à la naissance de ce tiers qui survient en tant que témoin de cet accueil. Puisqu’il y a justice, le parjure devient possible et le pardon devient inévitable. Le par-don est un don inconscient que l’on fait à l’autre. Inconscient, car s’il devient conscient ce n’est plus un don. La littérature est ce don qui arrive aussi par le par-don. C’est sous la forme du refuge, que la littérature offre le pardon. Ce pardon est un événement comme il y a événement lors du face-à-face avec l’autre où le tiers toujours présent fait naître la question et ainsi l’appel à la justice. L’événement c’est dire, donc qui arrive par la parole. L’hospitalité par la littérature devient événement par le texte qui dira, mais suppose la littérature comme archi-originaire, car elle est déjà présente avant le dire. Tout comme l’hospitalité, la littérature répond, la littérature est ce « oui » pré-originaire et elle donne lieu à l’hospitalité. La littérature est pré-originaire à l’hospitalité.

 

Bibliographie 

DERRIDA, Jacques, Adieu- À Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997.

DERRIDA, Jacques, De l’hospitalité, avec Anne Dufourmantelle, Paris, Calman-Lévy, « Petite Bibliothèque des idées », 1997.

DERRIDA, Jacques, « En ce moment même… », Psyché. Inventions de l’autre, Paris Galilée, 1998.

DERRIDA, Jacques, Sur parole : Instantanés philosophiques, Paris, éditions de l’Aube, 1999.

LÉVESQUE, Claude, « Deux lectures d’Emmanuel Lévinas », Derrida lecteur, Études françaises, vol. 38, no 1-2, 2002.

LLEWELYN, John, Appositions of Jacques Derrida and Emmanuel Levinas, Bloomington, Presses de l’Université d’Indiana, 2002.

HOLLAND, Nancy. J., Feminist Interpretations of Jacques Derrida, Pennsylvanie, Presses de l’Université de Pennsylvanie, 1997.

 

 

 

 

           

 

 

 


[1] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p.51.

[2] Ibid, p. 49.

[3] Ibid, p. 53.

[4] Titre d’un ouvrage de Derrida qui traite sur la possibilité du langage dans la réception de l’autre comme ouverture à l’autre.

[5] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p.53.

[6] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p.109.

[7] Ibid, p. 109.

[8] Ibid, p. 113.

 

[9] Lévesque, Claude, « Deux lectures d’Emmanuel Lévinas », Derrida lecteur, Études françaises, vol. 38, no 1-2, 2002, p.128.

[10] Lévesque, Claude, « Deux lectures d’Emmanuel Lévinas », Derrida lecteur, Études françaises, vol. 38, no 1-2, 2002, p.124.

[11] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p.84.

[12] Ibid, p. 85.

[13] Holland, Nancy. J., Feminist Interpretations of Jacques Derrida, Pennsylvanie, Presses de l’Université de Pennsylvanie, 1997, p. 34-35.

[14] En ce moment même…, p. 162.

[15] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p.54.

[16] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p. 52.

[17] Derrida, Jacques, « En ce moment même… », Psyché. Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1998, p. 176.

[18] Derrida fait mention aussi de ce « cercle de la dette » par rapport à l’œuvre et l’Œuvre dans En ce moment même…Dès la lecture de l’Œuvre dans l’œuvre, la dette devient alors la prise de position quelquefois innommable, mais qui consiste à appartenir à un genre, une catégorisation (p.162).

[19] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p.108.

[20] Lévesque, Claude, « Deux lectures d’Emmanuel Lévinas », Derrida lecteur, Études françaises, vol. 38, no 1-2, 2002, p.124

[21] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p. 201.

[22] Le terme de parjure n’est pas un terme que Derrida emprunte à Lévinas, il le dit clairement dans Adieu à Emmanuel Lévinas : « Parjure, à ma connaissance, ne nomme pas un thème de Lévinas, certes, ni serment- et je ne me rappelle pas avoir rencontré ou remarqué ces mots dans les écrits qui nous occupent. » (p. 67).

[23] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p. 161.

[24] Ibid, p. 97.

[25] Ibid, p. 183.

[26] Ibid, p. 189.

[27] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p. 67.

[28] Ibid, p. 60.

[29] Derrida, Jacques, « En ce moment même… », Psyché. Inventions de l’autre, Paris Galilée, 1998, p. 174.

[30] Derrida, Jacques, Adieu à Emmanuel Lévinas, Paris, Galilée, 1997, p. 66.

[31] Derrida, Jacques, De l’hospitalité, avec Anne Dufourmantelle, Paris, Calman-Lévy, « Petite Bibliothèque des idées », 1997, p. 75.

[32] Ibid, p. 133.

[33] Derrida, Jacques, « En ce moment même… », Psyché. Inventions de l’autre, Paris Galilée, 1998, p. 176.

[34] Llewelyn, John, Appositions of Jacques Derrida and Emmanuel Levinas, Presses de l’Université d’Indiana, 2002, p. 229.

 

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